Média
20 avril 2010

Incinération des ordures ménagères, quel est le risque de cancer ? Connaissance et perception du risque chez les médecins.

Incinération des ordures ménagères, quel est le risque de cancer ?

Depuis 1970, la France recourt largement à l'incinération pour éliminer ses déchets ménagers.

Des études épidémiologiques, en France et à l'étranger, ont suggéré le rôle néfaste d'une exposition aux rejets des incinérateurs pour les populations riveraines, en particulier sur les cancers.
L'Institut de veille sanitaire (INVS) a réalisé une étude pour analyser la relation entre l'incidence des cancers chez l'adulte et l'exposition aux émissions atmosphériques des usines d'incinération d'ordures ménagères (UIOM).
Il s'agit d'une étude épidémiologique de type géographique : les paramètres d'exposition et de risque ont été recueillis à l'échelon collectif, au niveau d'une zone de 2 000 habitants, appelée iris (îlots regroupés pour l'information statistique) par l'INSEE. L'étude portait sur les cancers diagnostiqués entre 1990 et 1999 dans quatre départements métropolitains : le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, l'Isère et le Tarn. Ces départements ont été sélectionnés notamment parce qu'ils étaient dotés d'un registre général de cancers disposant de données validées pour la période d'observation.
Près de 135 000 nouveaux cas de cancers ont été collectés sur environ 25 millions de personnes-années. L'exposition des résidents de chaque iris a été quantifiée rétrospectivement en simulant par ordinateur la dispersion atmosphérique et le dépôt des dioxines émises au cours des années 1970-1980 par les seize UIOM que comptaient les quatre départements.

Un lien statistique à analyser

Une relation statistique significative a été mise en évidence entre l'exposition aux panaches d'UIOM et l'incidence, chez la femme, des cancers toutes localisations réunies, du cancer du sein et des lymphomes malins non hodgkiniens. Un lien signifi catif a été également retrouvé pour les lymphomes malins non hodgkiniens chez les deux sexes et pour les myélomes multiples chez l'homme uniquement. Les excès d'incidence de cancer observés, calculés entre les populations très exposées aux incinérateurs et les populations peu exposées, sont faibles. Ils sont compris entre 6 %, pour les cancers pris dans leur ensemble chez la femme, et 23 % pour les myélomes multiples chez l'homme. L'étude ne permet pas d'établir la causalité des relations observées, mais elle apporte des éléments convaincants au faisceau d'arguments en faveur d'un lien entre incinération et cancer. L'exposition aux émissions atmosphériques des UIOM dans les années 1970-1980 a vraisemblablement augmenté la fréquence de certains cancers, en particulier chez la femme, au cours de la décennie 1990. Ces résultats ne peuvent pas être transposés à la période actuelle. Ils confirment la pertinence des mesures de réduction des rejets atmosphériques qui ont été imposées. La réglementation française relative aux émissions atmosphériques de ces installations industrielles s'est considérablement durcie depuis le début des années 2000. Bien qu'il n'y ait plus aujourd'hui en France d'UIOM fortement polluantes et que le nombre d'usines ait beaucoup diminué, l'impact de leurs rejets reste un sujet d'inquiétude.

En pratique

Il n'y a pas lieu de proposer de mesures de dépistage ou de suivi médical aux personnes anciennement exposées aux fumées d'une UIOM. Les médecins praticiens sont conviés à rappeler à leurs patientes tout l'intérêt du dépistage systématique du cancer du sein. Enfin, il n'est pas possible d'imputer la responsabilité d'un cancer, à titre individuel, à une exposition passée ou actuelle aux fumées d'un incinérateur.

PASCAL EMPEREUR-BISSONNET,
INSTITUT DE VEILLE SANITAIRE

  • ADEME. Les déchets en chiffres. Collection Données et références. Paris, 2007, 14 p.
  • Viel JF et coll. Soft-tissue sarcoma and non-Hodgkin's lymphoma clusters around a municipal solid waste incinerator with high dioxin emission levels. « Am J Epidemiol » 2000;152(1):13-9.
  • Fabre P, Daniau C, Goria S, de Crouy-Chanel P, Empereur-Bissonnet P. Étude d'incidence des cancers à proximité des usines d'incinération d'ordures ménagères - Synthèse. www.invs.sante.fr

Connaissance et perception du risque chez les médecins

Qu'il s'agisse d'antennes-relais, d'adjuvants vaccinaux, de nanoparticules ou de PCB dans les rivières, les débats sur les risques sanitaires liés à notre environnement sont dominés en France par une tendance lourde : la méfiance du public vis-à-vis de l'expertise scientifique.

Les traces durables qu'ont laissées plusieurs crises sanitaires passées n'expliquent qu'en partie cette situation. La difficulté du dialogue entre experts et citoyens tient également à ce qu'entre eux, deux rationalités s'opposent : pour l'expert, le risque est une donnée quantitative, objective et collective ; pour le citoyen c'est une donnée binaire (il existe ou il n'existe pas), qualitative (il y a les bons risques, pris pour une bonne cause et les mauvais risques, ceux qu'on subit) et individuelle (le sien, étendu à sa famille).

L'étude Apostrophe

Le lien entre l'incinération d'ordures ménagères et la santé est l'un des mieux étudiés en santé environnementale. Il a fait l'objet de nombreux travaux qui ont permis de dégager un consensus d'experts : si les pratiques anciennes d'incinération ont pu être à l'origine d'un excès de risque faible, mais signifi catif pour la santé des riverains, le risque lié aux unités de nouvelle génération est globalement maîtrisé et peut être considéré comme négligeable. Or, en 2006 et 2007 à Clermont-Ferrand, les professionnels de santé de la région se sont exprimés fortement, au nom d'arguments sanitaires, contre un projet d'incinérateur d'ordures ménagères de nouvelle génération. Une pétition revendique 467 signatures, sur les 1 154 possibles dans la communauté de communes. L'enquête Apostrophe avait pour objectif d'étudier les fondements de cette prise de position, en comparant les connaissances et les perceptions de deux populations de médecins : ceux de l'agglomération clermontoise d'une part, et ceux de la région de Chambéry, riverains d'un incinérateur en fonctionnement depuis longtemps, d'autre part. L'analyse a porté sur 126 questionnaires (taux de retour 10,6 %).

Un faible niveau d'information

Une forte majorité des répondants estime que leur niveau d'information sur les risques sanitaires liés à l'incinération est faible à très faible. Seule une minorité des médecins déclare connaître les études scientifiques les plus récentes dans le domaine sur lequel ils ont pris position. Ainsi, ils sont 11 % à Chambéry et 28 % (non significatif) à Clermont-Ferrand à déclarer connaître les résultats de l'étude d'incidence des cancers autour d'incinérateurs. Pour l'étude sur l'imprégnation en dioxines des populations vivant au voisinage d'incinérateurs, les résultats sont respectivement de 7 % et 24 % (p = 0,02).

Une perception contextuelle

Mais surtout, la perception du risque sanitaire apparaît contextuelle : 53 % des clermontois estiment, dans un contexte d'opposition radicalisée, que le risque est élevé, contre 19 % seulement des médecins de Chambéry (p < 0,01). Ces résultats plaident pour la mise en place de programmes de formation adaptés pour les médecins en santé et environnement. Rapprocher les rationalités des experts et des citoyens, ramener plus de confiance et de sérénité dans les débats est un enjeu majeur de santé publique dans lequel les médecins praticiens jouent un rôle clé. La forte crédibilité dont ils bénéfi cient auprès du public confère à leurs prises de position et à leurs conseils une importance qu'eux-mêmes ne soupçonnent pas toujours.

DR PASCAL ROUX,
SIGNAUX FORTS®

  • Baromètre IRSN 2008. La perception des risques pour les Français. http://www.irsn.org/document/site_1/fckfi les/File/dossiers/perception/barometre_ IRSN_2008.pdf
  • Institut de Veille Sanitaire (InVS). Incidence des cancers à proximité des incinérateurs d'ordures ménagères. Déc. 2006.
  • M. Saint-Ouen et al. Données épidémiologiques récentes sur les effets sanitaires des installations de traitement des déchets ménagers et assimilés. Environnement Risques Santé. Janvier-février 2008.
  • Travail réalisé grâce à l'aide institutionnelle de la société Novergie.