Média
25 avril 2013

Jean-Paul Fitoussi s'exprime sur les enjeux actuels des grandes entreprises

Président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Jean-Paul Fitoussi évoque la question de la mondialisation et du modèle économique des grandes entreprises.
Source : Planète Veolia n°20

Question d'échelle : la séparation entre la macroéconomie et la microéconomie est-elle aussi marquée qu'on le croit ?

La micro et la macroéconomie ne sont plus vraiment dissociables depuis les années 1960. Sous l'impulsion de l'économiste américain Edmund Phelps, prix Nobel d'économie 2006, la profession a admis que toute proposition macroéconomique devait avoir un fondement microéconomique. Par exemple, pourquoi, à votre avis, tous les pays se posent-ils la question de la baisse des impôts ?

La réponse vient de l'analyse des comportements individuels qui seraient davantage incités à travailler si notre revenu était moins taxé. C'est donc un raisonnement microéconomique, qui fonde une politique macroéconomique. La distinction s'est donc estompée.

Maintenant, il existe des questions spécifiques que se pose la macroéconomie et des questions d'analyse partielle qui constituent le coeur de la microéconomie : quelle serait la meilleure organisation d'un système de provisions de biens publics ou encore de l'économie des réseaux comme l'électricité ou la téléphonie.

La mondialisation n'entraîne-t-elle pas, pour les grandes entreprises, une perte d'identité ?

L'identité est un concept qui n'est pas très bien défini en économie. Dans les faits, que le capital soit français ou international, public ou privé, importe peu pour l'entreprise. En revanche, sa localisation est autrement plus déterminante. Une entreprise est faite des personnes qui y travaillent, d'une culture et d'un système de valeurs spécifiques.

Or, ceux-ci sont ancrés dans un territoire. La croissance externe, qui est l'une des conséquences de cette mondialisation, est finalement une réaction à l'intensification de la concurrence. Tout d'un coup, les entreprises implantées sur un territoire se sont trouvées en concurrence avec l'ensemble des entreprises du monde.

Vous dénoncez les politiques économiques enfermées dans une seule vision, celle du dogmatisme vertueux basé sur l'absence d'inflation et la stabilité monétaire. L'entreprise peut-elle être aussi victime d'un modèle unique ?

Actuellement, le système que l'on essaie d'importer dans toutes les entreprises, c'est celui de la gouvernance anglo-saxonne. Mais chaque pays a des traditions culturelles, un ancrage anthropologique spécifique. Cela fait donc beaucoup varier les méthodes de gouvernance. Et pourtant, à partir du moment où on est dans un système globalisé, le risque d'un modèle unique existe. Il faut toutefois préciser que ce risque ne réside pas tant dans le modèle unique que dans sa fracture. Dans ce cas, tout s'effondre en même temps.

En revanche, la diversité de modèles dans chaque pays apporte une diversification des risques. Cette diversité est aussi l'un des éléments qui rend difficile la conduite d'entreprises à l'échelle internationale. J'ai l'exemple d'une entreprise de technologie mondialisée avec des ingénieurs venant de tous horizons. Elle avait imposé l'anglais comme langue commune. Puis elle s'est aperçue que les ingénieurs étaient beaucoup moins innovants. Elle leur a demandé de pratiquer à nouveau leur langue natale. Leur capacité d'innovation s'est accrue de façon considérable. Il faut donc comprendre qu'il ne peut pas y avoir de modèle unique.

L'intelligence de la gouvernance d'entreprise c'est justement de pouvoir mettre en œuvre des processus de production en se moulant dans la culture du lieu où elle est implantée. C'est évidemment salutaire car plus productif. Les gens sont plus heureux, moins stressés, quand on ne les contraint pas à changer de culture.

Les grandes entreprises doivent-elles souscrire à la théorie de la croissance zéro ?

Peut-on imaginer des entreprises qu'elles s'imposent de gagner moins d'argent ? Non. La théorie de la décroissance est une utopie qui comporte un risque de totalitarisme. La thèse de la décroissance est fondée sur la préservation de la nature, mais elle signifie aussi que les revenus baissent. Je n'ai rien contre une baisse des hauts revenus, mais pour les moins importants, je trouve ça dangereux.

Or, pour contourner ce danger, il faudrait pouvoir niveler les revenus. On a connu cela dans les idéologies totalitaires. La thèse de la décroissance n'est donc pas acceptable. Il vaut mieux chercher à inventer les nouvelles technologies de l'environnement et de l'énergie, qui seront le moteur de la croissance de demain.

Activité

L'OFCE « met au service du débat public en économie les fruits de la rigueur scientifique et de l'indépendance universitaire ». Jean-Paul Fitoussi applique au plus juste cette mission par des prises de position qui alimentent le débat. Par exemple, en se prononçant contre une monnaie forte ou une politique de déflation. Il est également professeur à Sciences-Po Paris.

Itinéraire

1942 : naît à Tunis.
1971 : Docteur d'État ès-sciences économiques.
1982 : professeur des universités à l'Institut d'Études politiques de Paris.
Depuis 1990 : Président de l'OFCE, Observatoire français des conjonctures économiques.

Bibliographie (non-exhaustive)

2004 :L'état de l'Union européenne, éd. Fayard.
2004 : La démocratie du marché, éd. Grasset.
2003 : EDF, le marché et l'Europe, éd. Fayard.