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22 octobre 2013

L'Arabie saoudite à l'heure de l'eau

À Riyad, chaque goutte compte... Pour l'Arabie saoudite, premier producteur de pétrole au monde, la gestion économe de l'eau pour le plus grand nombre est devenue l'enjeu des prochaines années.
Sa capitale, Riyad, avec ses 5,7 millions d'habitants et une croissance démographique annuelle de 4 %, compte parmi les plus grandes métropoles de la planète. Confrontée à l'accroissement rapide des besoins en eau dans ce pays désertique, la monarchie saoudienne a fait de la gestion de cette ressource rare et du traitement des eaux usées une priorité.

À Riyad, chaque goutte compte...

Par Clarence Rodriguez-Vidal (correspondant à Riyad)

Samedi 23 février, 12 h 05. Le muezzin du quartier Fahd, au nord de Riyad, appelle les fidèles. La semaine ne fait que commencer et l'activité reprend doucement après le week-end. C'est l'heure de la prière « Dhor », la deuxième de la journée. Par petits groupes, les hommes se dirigent vers la mosquée. Parmi eux, Abdallah A. Al Awah, petite taille et démarche souple. Thobe blanc, ghutrah à damiers rouge et blanc sur la tête, il porte fièrement la tenue traditionnelle que tout Saoudien se doit de revêtir en public. Âgé de 55 ans, il en paraît un peu plus avec son visage de baroudeur, buriné par le soleil. Dans ce royaume de deux millions de kilomètres carrés, les températures peuvent atteindre 60 °C au plus fort du mois d'août et les pluies sont rares. Paradoxalement, elles marquent les esprits. Abdallah se souvient encore des dernières pluies diluviennes qui ont paralysé Riyad :

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D'une petite oasis il y a à peine 100 ans, Riyad est devenue une métropole à la croissance rapide... Grands centres commerciaux, hôtels de luxe et gratte-ciel fleurissent dans la ville.

« C'était début mai 2010. Les rues étaient inondées, un véritable déluge. »

Vingt ans déjà que le bédouin a émigré ici, après avoir vécu les trois-quarts de sa vie dans le désert, sous la tente. Originaire d'Al-Qassim, le pays des dattes, à 400 kilomètres au nord-ouest de la ville, c'est au tout début des années 1990 qu'il choisit de transformer radicalement son mode de vie... et celui de ses proches :

« En arrivant à Riyad, j'aspirais à plus de confort pour mes enfants, mes femmes et mes parents. »

Abdallah est aujourd'hui propriétaire de deux maisons de 500 et 600 m2, des superficies qualifiées cependant de « moyennes » dans un pays où tout est en taille XXL.

Parmi les souvenirs d'enfance qui reviennent à sa mémoire, il confie :

« Jusqu'à dix ans, j'allais chercher de l'eau au puits, une corvée pour un petit garçon. Aujourd'hui, c'est un bonheur d'ouvrir un robinet et d'utiliser l'eau courante. »

Si ce geste lui semble désormais simple, voire banal, c'est qu'il fait partie des heureux bénéficiaires du réseau en cours de construction dans la capitale saoudienne. Abdallah et sa famille comptent parmi les 400 000 foyers de Riyad desservis en eau potable. Aujourd'hui, la totalité des habitants de la capitale s'approvisionnent, comme lui, aux réservoirs situés sur le toit de leur maison ou dans le sous-sol des jardins. Lorsque le réseau est insuffisant, ces réservoirs sont alimentés par des camions citernes bleus. Et la ville ne cesse de grandir - 20 % de croissance démographique en six ans ! -, ce qui augmente les besoins en raccordement pour la distribution d'eau potable. De vrais défis à relever pour les autorités publiques, en particulier la National Water Compagnie (NWC), en charge de ces évolutions vitales.

Raccordé depuis peu au réseau de collecte des eaux usées, Abdallah a gagné en confort de vie. Il explique :

« Pendant plus vingt ans, à l'instar d'autres usagers non connectés, je devais faire vider ma fosse septique régulièrement. Une tâche désagréable. »

Et une filière dans laquelle les entreprises de ramassage avaient pris l'habitude de déverser le contenu de leurs camions citernes en plein désert.

Face à la rareté de l'eau et aux enjeux de sa gestion durable, Riyad considère désormais le recyclage de ces eaux usées - le re-use - comme une voie d'avenir. La politique que les autorités saoudiennes mènent avec le soutien de Veolia Eau consiste donc à développer cette solution en équipant les usines d'assainissement d'un système de traitement adapté pour que l'eau puisse ensuite être réutilisée par les industriels, les agriculteurs ou pour l'arrosage des espaces verts. Pour l'instant, seulement 10 % des eaux provenant des stations d'épuration sont réutilisées, mais Abdallah devrait pouvoir, un jour, en bénéficier lui aussi et arroser ses deux jardins en toute sérénité.

La fin du « Nazeem lake »

Il y a encore peu de temps, les eaux usées de la ville étaient souvent déversées à ciel ouvert dans des points de décharge mal contrôlés, comme la zone sauvage dite du « Nazeem lake », située à l'est de Riyad, en proche périphérie. Au fil des ans, cette « décharge » de quelque 5,8 millions de mètres carrés (l'équivalent de six cents terrains de football) était devenue un immense lac nauséabond. Signe de son engagement pour le respect de l'environnement, une des premières décisions de la NWC, dès 2002, a été d'organiser des points de décharge conformes à la réglementation internationale et de rendre au site son état écologique d'origine.

Cette opération de réhabilitation sans précédent s'est achevée en mars 2012. Le lac a été dépollué puis comblé, et les dromadaires ont repris possession des lieux.

Riyad City Business Unit : La pédagogie par le dialogue

L'agence clientèle de la Riyad City Business Unit (RCBU) est un dispositif au coeur de la stratégie de la National Water Company (NWC). Elle offre aux usagers un service fiable, transparent et interactif en matière d'information et cherche surtout à modérer la consommation induite par cet accès étendu à l'eau. L'agence mise sur une relation de confiance dans la durée. Joël Boutier, son directeur depuis trois ans, pointe les atouts d'une telle structure.

Comment consommer raisonnablement ce qui vient « naturellement » à vous ?

Cette question explique la raison d'être d'une agence dédiée au service client.
Pour cela, elle doit être facile à contacter et simple d'accès. Et d'un accueil agréable lorsque l'usager doit patienter.

« Nous l'avons donc implantée dans le quartier d'Al-Nuzha, à proximité du centre international de conférences, confie Joël Boutier. Impossible d'éviter cette grosse goutte d'eau en verre bleuté, lorsque l'on emprunte la King Abdullah Road, l'une des principales avenues de Riyad. »

Le design aussi est soigné. À l'intérieur, tout est parfaitement conçu pour recevoir les clients qui se déplacent essentiellement pour régler leur facture, s'informer ou formuler des réclamations.

Hasard du calendrier, la veille de notre visite, suite à des travaux de maintenance hivernale, le call-center a reçu 10 000 appels dans la journée de personnes se plaignant d'un problème d'alimentation d'eau. Une situation exceptionnelle puisque, habituellement, le service enregistre en moyenne 3 000 appels par jour.

« La National Water Company a aussi mis à disposition des usagers un showroom pour les informer des usages de l'eau. Les situations quotidiennes les plus banales sont aussi présentées : comment laver sa voiture ? Arroser son jardin sans gaspiller d'eau ? Ne pas laisser l'eau couler pendant le brossage des dents ou lorsque l'on fait la vaisselle... Bref, autant de gestes simples que chaque usager doit désormais intégrer. Le prix de l'eau est dérisoire à Riyad, c'est sans doute la raison pour laquelle les usagers sont encore peu attentifs à leur consommation. Nous appliquons un tarif progressif. Par exemple, le prix varie entre 0,02 € de 1 à 50 m3/mois, et 1,30 € au-delà de 300 m3/ mois. Par ailleurs, nous mettons à disposition des kits, comme un réducteur de débit en forme de petit ballon que l'on place dans le réservoir de la chasse d'eau. »
Joël Boutier, Directeur de Riyad City Business Unit (RCBU)

Mais cela n'est pas toujours suffisant pour changer les comportements.

Comme le ministère de l'Eau et de l'Électricité tient à réduire la consommation d'eau par jour et par habitant, soit passer de plus de 300 litres à 250 litres1, la publicité est également d'un grand secours : dans la presse, à la télévision, sur des panneaux 4x3. Le message est suffisamment explicite et concret :

« Si vous prenez une douche en 4 minutes, vous économiserez 130 litres. »

Cette campagne est une première à Riyad mais aussi dans le royaume saoudien !

Enfin, en dernier recours, il existe aussi une méthode plus dissuasive : la mise à l'amende. Si des agents constatent, preuves à l'appui, des abus de la part d'un usager, ce dernier est pénalisé sur sa facture suivante. En moyenne, 200 SAR, soit 40 euros. Joël Boutier conclut :

« Nous avons relevé 400 000 infractions l'an passé, contre 75 000 en 2007. »

1 À titre d'information, 250 l/j/hab. en Amérique du Nord, 100 à 130 l/j/hab. en Europe et 10 l/j/hab. en Afrique subsaharienne (source CIEau - 2012).

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