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30 juin 2011

La biodiversité à sa juste valeur

« Biodiversité en état d'urgence : inventorier maintenant, pour mieux préserver demain. »

Le sous-titre de l'expédition Santo 2006 résume à lui seul l'importance de l'enjeu. Pourtant le sujet préoccupe vraiment depuis peu. La définition qui fait référence est celle de l'entomologiste Edward O. Wilson.

Elle date de 2000 : «La biodiversité est toute la variété du vivant étudiée à trois niveaux : les écosystèmes, les espèces qui composent les écosystèmes et, enfin, les gènes que l'on trouve dans chaque espèce(1).
Le mot même de biodiversité n'est apparu que durant les années 80, résultat d'une contraction de l'expression anglo-saxonne «biological diversity».

(1) «La recherche», en juillet 2000

Entre 17 000 et 100 000 espèces s'éteignent chaque année

C'est à cette période que la communauté scientifique, et particulièrement celle des biologistes, prend conscience qu'une extinction massive est en train de s'opérer. Avant 1979, 40000 espèces disparaissaient par an si l'on en croit Norman Myers, scientifique spécialisé dans les questions d'environnement et de développement.

Aujourd'hui, les estimations parlent d'une fourchette comprise entre 17 000 et 100 000 espèces par an. On évoque un taux actuel de 100 à 1000 fois supérieur au taux naturel d'extinction. La même interrogation concerne le nombre d'espèces que comprend la biodiversité : « Nous possédons la description de 1,8 million d'espèces : bactéries, organismes unicellulaires, végétaux et animaux. Les optimistes pensent qu'on a répertorié 10% des espèces vivantes. Les plus pessimistes parlent de 1% seulement (2). »


Les grands écarts entre tous ces chiffres et le flou dans lequel ils nous plongent ne doivent pas occulter l'intérêt de l'homme à préserver la biodiversité.
Aujourd'hui, tout le monde semble à peu près d'accord sur l'urgence d'agir.

(2) Hervé Le Guyader, responsable de l'expédition Santo 2006, « Ouest France » du 29 juillet 2006

Donner une valeur à la nature

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Et pourtant, les moyens font défaut. Pour preuve l'appel lancé en août dernier par l'écologue Michel Loreau pour réclamer la création d'une structure mondiale de coordination sur la biodiversité (lire entretien). Les pistes de réflexion pour susciter de l'intérêt pour la biodiversité sont nombreuses.
L'une d'entre elles, penser la biodiversité en termes économiques, fait l'objet d'un vrai questionnement. Edward O. Wilson n'hésite pas à écrire: «La biodiversité est l'une des plus grandes richesses de la planète, et pourtant la moins reconnue comme telle.»
Le célèbre entomologiste américain précise ensuite sa pensée: «Il faut créer une alliance entre les économistes et les spécialistes de la conservation. » Autrement dit, c'est parce que le sujet n'est pas appréhendé à sa juste valeur qu'il n'est pas géré convenablement.

Améliorer la protection de la biodiversité en évaluant les bénéfices qu'elle procure, voilà qui, dans le principe, paraît frappé au coin du bon sens. Sauf que l'on se heurte à un écueil de taille, celui de la valorisation. Sans entrer dans une expertise trop poussée, chacun peut comprendre qu'il est difficile de fixer un prix à quelque chose qu'on est, pour l'instant, incapable de mesurer, ne serait-ce qu'en quantité.

Autre frein à une approche économique, les écologistes eux-mêmes. Robert Barbault, directeur du département d'écologie et de gestion de la biodiversité au Muséum de Paris, écrit dans son dernier ouvrage : « Comment imaginer que les amoureux de la nature sauvage puissent se résoudre à parler, à propos d'elle, de "valeur économique"? »(3)
Mais il reconnaît, quelques lignes plus loin, qu'« aujourd'hui, on ne peut plus découpler l'homme et la nature, l'écologique et le socio-économique ».
Raphaël Billé, chercheur à l'Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI), pose le problème en ces termes : « C'est certain qu'il faut travailler sur l'économique, mais en ayant conscience des limites de cette approche et même de son danger potentiel pour la biodiversité. Ainsi, par exemple, si on attribue une valeur économique à une forêt, il faut pousser le raisonnement jusqu'au bout et accepter par avance que la décision résultant d'un coût/avantage soit défavorable à cette forêt. Pour les écologistes, c'est une préoccupation majeure.»
Et Raphaël Billé de conclure : « Il n'est pas sûr que cet outil contribue effectivement à préserver la biodiversité. L'effet pourrait être exactement inverse.»

(3) Robert Barbault, «Un éléphant dans un jeu de quilles», Seuil, 2006

Les entreprises sont concernées

Néanmoins, le monde de l'entreprise dans son ensemble est de plus en plus confronté à ce sujet. D'une part, parce que la réglementation se fait plus pressante.
En France, la loi de 2001 sur les nouvelles régulations économiques impose aux entreprises cotées de délivrer des informations sociales et environnementales, y compris sur la biodiversité. Vigeo, une agence de notation extra-financière, a fait de la biodiversité un critère de notation à part entière.
«La performance est analysée selon trois points, expose Juliette de Grandpré, analyste. L'évaluation des politiques en matière de biodiversité, leur mise en oeuvre, et les résultats obtenus.»

D'autre part, la demande pour une prise en compte de la biodiversité se fait plus précise. Veolia Eau voit, ainsi, de plus en plus de clients intégrer cet aspect dans leurs attentes.
« Pour certains clients, la biodiversité est placée au même niveau que les paramètres réglementaires », raconte François Laurans, directeur adjoint environnement de Veolia Environnement.
La demande s'exerce sur la façon dont l'entreprise maîtrise les différents effets de ses activités sur la biodiversité, au moment où elle s'installe, pendant l'exploitation du site mais aussi après son départ. Si Veolia a inscrit la biodiversité dans sa Charte développement durable (lire entretien), elle n'en fait pas une stratégie d'ordre économique pour l'instant.
« La difficulté des entreprises, c'est qu'il n'y a pas d'indicateur simple qui puisse être intégré dans un modèle économique, analyse François Laurans. Il n'y a pas encore de langage commun.»

La valeur économique est un outil

Cette absence de référentiel rend d'autant plus importante la question de la valorisation économique. « La valeur économique est un outil potentiellement très puissant pour permettre le dialogue entre plusieurs groupes - écologistes, politiques, scientifiques, industriels, etc. - qui n'ont pas à la base les mêmes logiques, reconnaît Raphaël Billé. Mais elle ne doit pas être le critère déterminant de la décision.»
«On ne fait pas une évaluation économique du patrimoine artistique pour justifier l'existence du Louvre », renchérit Michel Loreau.
Et l'écologue, très sage, de conclure :« Il n'y a aucune approche particulière qui peut tout résoudre à elle seule. La seule voie, c'est celle d'une stratégie mélangée... ».